{"id":1107,"date":"2017-12-25T16:06:00","date_gmt":"2017-12-25T16:06:00","guid":{"rendered":""},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.chapelle-crecy.com\/?p=1107","title":{"rendered":"La Nativit\u00e9 vue par Jean-Paul Sartre"},"content":{"rendered":"<div align=justify>\u00ab\u00a0Vous avez le droit d&rsquo;exiger qu&rsquo;on vous montre la Cr\u00e8che. La voici. Voici la Vierge, voici Joseph et voici l&rsquo;Enfant J\u00e9sus. L&rsquo;artiste a mis tout son amour dans ce dessin, vous le trouverez peut-\u00eatre na\u00eff, mais \u00e9coutez. Vous n&rsquo;avez qu&rsquo;\u00e0\u00a0 fermer les yeux pour m&rsquo;entendre et je vous dirai comment je les vois au-dedans de moi&#8230;\u00a0\u00bb<\/div>\n<div align=justify>\n<p> \u00ab\u00a0La Vierge est p\u00e2le et elle regarde l&rsquo;enfant. Ce qu&rsquo;il faudrait peindre sur son visage, c&rsquo;est un \u00e9merveillement anxieux, qui n&rsquo;apparut qu&rsquo;une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l&rsquo;a port\u00e9 neuf mois. Elle lui donna le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : \u00ab mon petit \u00bb !<\/p>\n<p> Mais \u00e0 d&rsquo;autres moments, elle demeure toute interdite et elle pense : \u00ab Dieu est l\u00e0 \u00bb, et elle se sent prise d&rsquo;une crainte religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toutes les m\u00e8res sont ainsi arr\u00eat\u00e9es par moment, par ce fragment de leur chair qu&rsquo;est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu&rsquo;on a faite avec leur vie et qu&rsquo;habitent les pens\u00e9es \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p> Mais aucun n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 plus cruellement et plus rapidement arrach\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re, car Il est Dieu et Il d\u00e9passe de tous c\u00f4t\u00e9s ce qu&rsquo;elle peut imaginer. Et c&rsquo;est une rude \u00e9preuve pour une m\u00e8re d&rsquo;avoir crainte de soi et de sa condition humaine devant son fils. Mais je pense qu&rsquo;il y a aussi d&rsquo;autres moments rapides et glissants o\u00f9 elle sent \u00e0 la fois que le Christ est son fils, son petit \u00e0 elle et qu&rsquo;il est Dieu. Elle le regarde et elle pense : \u00ab ce Dieu est mon enfant ! Cette chair divine est ma chair, Il est fait de moi, Il a mes yeux et cette forme de bouche, c&rsquo;est la forme de la mienne. Il me ressemble, Il est Dieu et Il me ressemble \u00bb.<\/p>\n<p> Et aucune femme n&rsquo;a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu&rsquo;on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu&rsquo;on peut toucher et qui vit, et c&rsquo;est dans ces moments l\u00e0 que je peindrais Marie si j&rsquo;\u00e9tais peintre, et j&rsquo;essayerais de rendre l&rsquo;air de hardiesse tendre et de timidit\u00e9 avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids ti\u00e8de, et qui lui sourit. Et voil\u00e0 pour J\u00e9sus et pour la Vierge Marie.<\/p>\n<p> Et Joseph. Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu&rsquo;une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-m\u00eame. Il adore et il est heureux d&rsquo;adorer. Il se sent un peu en exil. Je crois qu&rsquo;il souffre sans se l&rsquo;avouer. Il souffre parce qu&rsquo;il voit combien la femme qu&rsquo;il aime ressemble \u00e0 Dieu. Combien d\u00e9j\u00e0 elle est du c\u00f4t\u00e9 de Dieu. Car Dieu est venu dans l&rsquo;intimit\u00e9 de cette famille. Joseph et Marie sont s\u00e9par\u00e9s pour toujours par cet incendie de clart\u00e9, et toute la vie de Joseph, j&rsquo;imagine, sera d&rsquo;apprendre \u00e0 accepter. Joseph ne sait que dire de lui-m\u00eame : il adore et il est heureux d&rsquo;adorer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Texte \u00e9crit en 1940, par Jean-Paul Sartre, prisonnier. Il \u00e9tait en compagnie de pr\u00eatres qui lui ont demand\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire un texte au moment de No\u00ebl.<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Vous avez le droit d&rsquo;exiger qu&rsquo;on vous montre la Cr\u00e8che. La voici. Voici la Vierge, voici Joseph et voici l&rsquo;Enfant J\u00e9sus. 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